🐟 Neptune et les poissons d’avril

Nous partions pour le Veyron, à deux fiers esquifs chargés de plongeurs enjoués.


La mer, entre l’Estaque et le Frioul, semblait accueillante. Un soleil provençal, pas de vent, à peine de houle.

En avant, cap sur le Planier par l'Ouest du Frioul.

Modélisation 3D à partir des données du SHOM 
Le Veyron est au premier plan - Au fond, on devine l'île de Planier

Sous la surface, le Veyron ne se laisse pas deviner facilement. 
Même sur les représentations 3D du fond marin, issues des données du SHOM, il n’apparaît que comme une simple bosse sombre posée au milieu de nulle part.

Et pourtant…

Ce relief discret cache un véritable labyrinthe sous-marin, fait de grottes, de tunnels et de passages plus ou moins ouverts vers la surface. Un site en pleine eau, exposé aux courants, où l’orientation devient vite incertaine, et où la profondeur oscille entre quinze et quarante mètres. Un terrain d'exploration exigeant, qui ne se livre vraiment que lorsque les conditions s’alignent.
Certains ouvrages le décrivent comme l’un des plus beaux sites de plongée de toute la Méditerranée.
Peut-être exagéré… ou peut-être pas.

Il faut descendre pour en juger.


Mais à peine dépassée la pointe sud du Frioul, Neptune nous rappela que nous étions en avril.
Certes, pas le premier. Mais pour lui, les blagues valaient encore.
La houle de sud-est, du haut de son bon mètre, balaya sans détour nos envies de plongée mythique.
Les regards se croisèrent, les moteurs ralentirent. On hésita, on discuta… brièvement. Puis, comme souvent en mer, la décision s’imposa d’elle-même.

On changea de cap.

Direction le Tiboulen de Frioul.
Certes, ce n’était pas le Veyron. Moins mystérieux, moins fantasmé, plus fréquenté. Ici, pas de promesse d’aventure incertaine. Mais une valeur sûre.
Le site de repli par excellence quand la houle de sud-est s’invite. Les nombreux bateaux déjà amarrés aux bouées ne laissaient guère de doute : le choix s’imposait.

Et pourtant…

Dès les premiers mètres, quelque chose changea.
La bascule arrière tint ses promesses.
La visibilité, étonnamment bonne, ouvrait le décor. Le regard porta plus loin que prévu. À condition de prendre le temps. Car ici, rien ne saute aux yeux.


Un mérou se devinait dans la roche, immobile, attentif aux visiteurs.
Plus près encore, une rascasse se confondait avec le relief, invisible pour qui passe trop vite.
Le paysage ne se donne pas. Mais il se laisse parfois apprivoiser.

Un peu plus loin, une aiptasie déployait ses tentacules.

On sait qu'une crevette périclimène améthyste vit là, parfaitement à l’abri. Invisible, ou presque.
Ce jour-là, elle aura choisi de rester cachée. 


Les gorgones, elles, étaient bien présentes.
Jaunes d’abord, dressées face au courant, comme autant de silhouettes indolentes.

C’est sur l’une d’elles, il y a quelque temps, qu’une tritonie des gorgones s’était laissée observer. Mais en avril ...

Entre deux reliefs, le regard se laisse parfois happer par des détails plus fragiles.

Un spirographe déployait sa couronne, ondulant doucement au gré du mouvement de l’eau. Difficile de détacher le regard.
Cette couronne, à la fois branchie et piège à nourriture, filtre inlassablement ce que la mer lui apporte, avant de disparaître en une fraction de seconde au moindre mouvement trop brusque. Trop sensible probablement.

Ne reste alors qu’un tube calcaire, discret, posé là, comme abandonné.
Puis, doucement, la vie revient.


Plus bas, la lumière se retirait encore.
Il fallut allumer les phares pour révéler de nouveaux mystères. Quelques formes dressées dans la roche, comme des doigts ouverts vers la mer.

On s’approcha.
Une éponge cavernicole jaune vivait là, lentement, laissant circuler ce que l’on ne voit pas. Et l’on sait — ou l’on croit savoir — que quelque part, dans ces replis, se cache une tylodine parfaitement jaune.
Confondue. Invisible. Évidente… pour qui sait regarder.

On chercha. Un peu. Longtemps, peut-être. Mais en ce mois d’avril, Neptune gardait la main.

Ce blog que je viens de découvrir décrit très bien cet animal :
https://www.olivierlecorre.com/mois/mois2311-eponge-cavernicole-jaune.html


Et puis, sans prévenir, quelque chose se laissa enfin voir.
Une doris dalmatienne, posée là, sans effort, dans sa robe blanche à pois noirs.
Celles-là, on les remarque toujours. Elles ne cherchent pas à se cacher.

Et cette autre… Impossible de passer à côté. Enorme. Presque incongrue.
Alors, pour en avoir le cœur net, je sorti la réglette.

Plus de huit centimètres.

Et comme pour rappeler que tout ne se cache pas, une autre silhouette apparu.

Jaune cette fois. Géante elle aussi, mais c'est son nom, elle tranchait  avec les teintes environnantes.

Plus profond encore, les gorgones rouges prirent le relais…


Et là, au détour du cap, accrochée à une gorgone, une forme étrange se détacha.

Une bourse de sirène !
Une promesse de vie, fixée là, doucement balancée par le courant.

À l’intérieur, normalement, une petite forme devrait apparaître. Une roussette en devenir, repliée sur elle-même, attendant son heure. 

Mais cette fois… Rien.
Pas d’ombre. Pas de mouvement. Juste le vide.
Ou peut-être pas tout à fait. Quelques concrétions commençaient à s’y installer, discrètes, patientes.
La vie est passée par là. Ou pas. Difficile de savoir. Mais ce qui est sûr, c'est que d
es requins rôdent ici ...


Puis il fut temps de remonter.
Le reste, la mer le gardait pour elle.


Quelques rencontres supplémentaires…








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